21/03/2021

Deux portraits de Werner, le mystique

I.

Son visage s’assombrit
Lorsque je lui dis :
Irréductible
Sa clope entre les doigts
Son café dans un grand verre
Que j’avais vu avant de le voir, lui
Ce grand verre c’est sa main tendue
Sa foi c’est sa main perdue
Et lui il se nomme
Werner

II.

Werner
Je me souviens
De ton odeur de clope
De tes livres à deux sous
Que personne ne lirait
Sauf toi
Tiens
Parce que tu as trop vu
Parce que tu as trop bu
D’ailleurs
Je me souviens aussi de ton
Solo sur Afro Blue

20/03/2021

Parenthèse*

Je me souviens aussi de ce coin près de Michelet, le grand bâtiment aux briques chaudes. J’y fumais des cigarettes jusqu’à ce que la tête me tourne ; alors je regardais les enfants jouer dans le parc, ou bien j’écrivais une carte postale à maman. Parfois, je tournais la tête et déroulais mon regard sur le long tapis vert pelouse parsemé de statues de bronze. Au loin, ce dôme bleuté comme un œil qui s’endort et, juste à côté, Michelet dont l’imposante façade terre de Sienne tentait d’attirer mon attention. Je résistais, maintenais cette présence dans le coin de mon œil et, la cigarette aidant, j’étais pris d’une véritable ivresse des teintes. Souvent, je suis retourné dans cet endroit, bouquin et briquet en main.

Parfois je me sentais d’humeur canine et je sortais de mon appartement la truffe en l’air, humant les odeurs de la ville. Mon nez avait une telle rage de sentir que j’en étais réduit, certains matins, à le poursuivre, tel un Kovaliov à la française. Il m’emmenait sur les trottoirs, au-dessus du métro et en dessous des culs des pigeons. Ceux-ci, par ailleurs, dégagent une forte odeur de détritus quand ils mangent, et l’on peut quelquefois trouver à Paris des excréments tirant sur le vert tant leur nourriture est avariée. J’ai conservé, dans un vieux tiroir, une photographie de ces gros cacas couleur anis qui jonchent les quais par temps couvert.

Après les pigeons, je me rendais dans un café pour commander un chocolat chaud, dont je reniflais le fumet avec délices. Puis je le lapais tel un vieux matou hédoniste, tout en reluquant les gambettes qui défilaient sous mon nez. Elles étaient tour à tour dorées, noires comme la nuit ou bien couleur d’albâtre. A mesure que l’hiver est venu, elles se sont recouvertes de jean, de laine, de toile cirée. Mais je les aimais toutes et par tous les temps. Je les observais minutieusement, les imprimais sur ma rétine, et j’avais sans doute l’air vicelard avec ma moustache de chocolat chaud. Enfin je terminais ma boisson, réglais puis m’en allais, satisfait mais pas autant qu’avec les chocolats que maman me préparait tous les dimanches, à l’époque.

*Extrait d’un texte sur les découvertes d’un provincial à Paris—mon alter ego flâneur.

30/01/2021

Gilles*

Vous êtes jolie.
J’aime bien la manière dont vous souriez.
Enfin, je veux dire, vous souriez bien.

C’est bien, il fait beau.
Aujourd’hui, je suis au repos.
Oui, des vacances…
Des vacances anticipées.
Mon boulot ?
Je suis à la plonge.
Non, ça ne me plaît pas.
Mais je fais une formation à distance en comptabilité.

Oui, faire de la comptabilité, ça me plairait bien.
Mais avec mes horaires, c’est difficile de passer les examens.
Sans parler des problèmes administratifs…
C’est complexe, l’administration française.
Et puis quand on perd son emploi, on n’est pas assez protégé.
Il y a beaucoup de gens qui en profitent, c’est vrai.
Mais le chômage, ça mène à rien.

Moi, j’ai presque cinquante ans donc je ne peux plus rentrer dans la fonction publique.
Avant j’étais gardien de nuit.
Pour une banque.
C’était assez intéressant comme boulot, j’aimerais bien le refaire.
Mais c’était dur alors j’ai arrêté.

J’étais pas prêt.
Parfois… je m’endormais.
Il y a eu des contrôles, j’ai été viré.
Oui, c’est ça, je suis à la plonge dans un resto depuis.

En fait, non.
Avant ça, j’ai essayé de m’engager dans les pénitenciers.
J’étais avec plein de monde dans une salle, on nous a filé un questionnaire et une dissertation.
J’ai été recalé.
C’est pas à cause de la dissertation.
J’avais pas le profil, c’est tout.

Quand je suis arrivé ici, je me suis fait voler mille euros.
C’est un type qui m’a pris ma carte bancaire, de nuit.
Pourtant, d’habitude, je suis rapide.
J’ai été remboursé par les banques.
Six mille euros.
Mais quand-même ce type-là, si je le recroise, il finira dans la Garonne.
Non, c’est une image, une façon de parler.
Mais… dans les égouts, par exemple.
Il y a des rats dans les égouts, vers vingt-trois heures.

Oui, c’est vrai, c’est fini ; j’ai été remboursé.
Mais ce type, là… Il a fait preuve de lâcheté.
D’accord, c’est pas parce qu’on fait preuve de lâcheté qu’on doit finir dans un égout…
Mais tu vois, d’habitude, je suis rapide.

Ce soir-là, j’avais pas mal bu : deux bouteilles de bière, enfin, de whisky.
Bon, c’étaient pas non plus des bouteilles de soixante-quinze centilitres.
Mais j’avais pas mal bu.

J’ai fait une transaction dans un bar, je connaissais bien le type, pas de problème.
Mon hypothèse, c’est que le jeune qui m’a volé, il a pris mon code quand j’ai fait la transaction.
Plus tard, je l’ai senti arriver, je lui ai donné un coup de pied.
Mais ce n’est qu’après que je me suis rendu compte que ma carte avait disparu.
J’aurais pu réagir plus vite.
C’est vrai… Je suis un peu énervé contre moi aussi.

Qu’est-ce que tu fais dans la vie ?
C’est bien, les sciences. Ça te plaît ?

Ce qui me plaît ?
Côtoyer des gens positifs.
Les vieux, par exemple, ça me fait déprimer.
Je déteste ça, les vieux.
Ça râle tout le temps, ça me fait penser à la mort…
Mais des gens agréables, positifs…
Comme toi, par exemple. Tu es heureuse.
Tu es heureuse, mais un peu seule, peut-être ?

J’ai perdu mes relations petit à petit.
Le boulot, ça me prend tout.
Oui, je côtoie des gens au resto.
Mais pour se mettre à leur portée…
Ce sont des personnes très différentes.
Il y a beaucoup de gays, de bisexuels…
Enfin, c’est pas grave.
Mais ce sont des personnes très différentes.

Les vacances sont maudites.
Lorsque je demande des vacances anticipées à mon patron, je me dis que ce n’est peut-être pas une bonne idée.
Quand je suis en vacances, je me lâche, je ne fais plus attention à l’argent.
Je bois.
Si je ne travaille pas, il y a des choses qui me viennent dans la tête ; la luxure…

J’ai longtemps essayé de saisir Dieu.
Mais Dieu, il existe pas, on s’en rend compte.
Comment j’ai essayé ?
De manière maladroite.
Très maladroite.

Par exemple, j’ai appris qu’avec les femmes, Dieu n’existe pas.
C’est pas que j’aime pas les femmes…
Non, non, j’aime bien les femmes.
Mais j’ai appris que quand on aime une femme, elle disparaît, comme une lueur de bougie.
Et puis, il y a la culpabilité.

Eh bien moi, quand j’aime…
Enfin, je veux dire, ce que j’aime, chez une femme…
C’est les pieds, les chaussures, tout ça.
Oui, c’est vrai que j’aime bien les pieds, les chaussures…
La perversion aussi.
Non, pas la luxure : la perversion.
Mais c’est vrai, j’aime bien la luxure aussi.

Où est le problème ?
La culpabilité…
Parce qu’il y a la mafia derrière tout ça.
Oui… La prostitution, ce genre de choses.

Les partis politiques, c’est des conneries.
Personne ne devrait être à la tête du gouvernement.
Mais je ne suis pas anarchiste.

A Paris, il y a un coin fameux où se tiennent des réunions d’anarchistes.
Je sais des choses…
Ce sont des activistes, ils ont déjà commis des attentats.
Ils sont prêts à tuer pour une cause.
Il y a plusieurs années – je me suis renseigné sur internet –, l’un d’eux est arrivé avec son fusil à pompe, et il a dégommé une génératrice d’électricité de la SNCF.
Le lendemain, un million d’usagers était privé de transports.

Ils ont beaucoup souffert, les Russes.
Y’en a un, celui-là, je l’oublierai jamais.
Il a été au goulag, et il a tout raconté dans un livre.
Oui, c’est ça, Soljenitsyne.
J’ai pas lu le bouquin.
Mais je suis au courant.
Soljenitsyne… j’ai vu des choses.
Soljenitsyne, c’est un maître.
Parce qu’il a survécu au goulag, mais surtout…
Il faisait moins quarante…
Le goulag, pas de femme…
Et il a quand-même réussi à écrire, à raconter tout ça.

Qu’est-ce que tu fais, maintenant ?
Je peux t’offrir un verre, peut-être ?
Regarde, j’abandonne ma bière pour toi.
Bon, ça m’a fait plaisir de discuter avec toi.
J’espère que nous nous recroiserons.

*J’ai rencontré Gilles en 2015, sur un banc au bord de la Garonne. Nous avons échangé et j’ai gardé notre conversation en tête. Ce texte, écrit deux ans après, est une retranscription assez fidèle de ce qu’il m’a raconté ce jour-là.

25/01/2021

L’adieu aux qualia

Nous avons grimpé la colline, pataugeant dans la glaise qui recouvre l’Essonne – glaise si différente de la terre sableuse de mon pays, du limon de mon fleuve. Pour nous protéger de la pluie, nous avions boutonné notre K-way jusqu’au menton et nous marchions courbés, en soufflant doucement. Cela faisait un mois que je n’avais pas pu apprécier la compagnie d’une âme humaine. Tandis que nous foulions la terre, alors, chaque geste avait son poids, son importance chargée d’un isolement prolongé – mais peut-être étais-je tout simplement gauche, maladroite, m’ébrouant un peu trop fort afin de secouer ma solitude.

Tout au long du chemin, nous avons parlé de choses et d’autres, du réconfort que procure la soupe aux vermicelles après les randonnées, d’après-midis passés à escalader les murs. J’ai serré mes poings dans mes gants, jurant intérieurement contre mon syndrome de Raynaud. Le temps s’était rafraîchi. Dans les sous-bois, au milieu du sentier, nous nous sommes émerveillés devant les tous premiers flocons.

La neige, de plus en plus épaisse, a recouvert le paysage et les toits des maisons. J’ai rabattu ma capuche et resserré mon écharpe, grinçant des dents à cause du froid. Cette écharpe rouge, je la portais il y a deux ans, négligemment posée sur mon manteau de ville. Avec ça, j’avais enfilé mes bottines et enduit mes lèvres d’un violet profond. J’avais vingt ans, et me trouvais subversive. Dans un appartement délabré, décoré de guirlandes pour l’occasion, s’entassaient mes amis et des connaissances plus lointaines qui fumaient et buvaient du vin blanc dans des verres en plastique. Nous parlions fort, certains chantaient, d’autres prenaient des photos. Les yeux bordés de paillettes, j’entretenais une discussion passionnée à propos de figures obscures et inclassables du xxe siècle.

Nous avions trop, et pas assez à la fois ; la ville était à nous et nous convoitions la vie, les expériences d’une fraction de seconde (orages, orgasmes, hallucinations), les atomes de notre conscience. Nous nous baignions dans ces lambeaux de temps, que nous n’aurions quittés pour rien au monde.

Et j’ai bien fait, en ce temps-là, de mettre des paillettes et de ne me soucier de rien – car naguère je n’aurais pas pensé que Decathlon deviendrait mon magasin favori, qu’endurance serait mon maître-mot, et que je gravirais cette colline, les paupières nues, le regard acéré, fixant la cime des arbres qui s’agitent, là-bas, dans un trou entre deux maisons.